Accord UE-Mercosur : l’Europe renonce à produire pour ses ménages les plus modestes
Avec l’accord entre l’Union européenne et le Mercosur, le débat dépasse la seule question agricole. Il interroge un choix de société, celui du modèle alimentaire que l’Europe veut offrir — ou non — à ses ménages les plus modestes.
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Le 11 octobre 2017, lors des États généraux de l’alimentation, Emmanuel Macron invitait les agriculteurs français à une « montée en gamme ». Tel fut le péché pour Olivier Mevel, enseignant chercheur au sujet du partage de la valeur dans les filières alimentaires. « Force est de constater qu’en 2026, il faut aussi des produits à prix accessibles », insiste l’économiste à l’occasion d’une conférence organisée par Agri-Éthique au Salon de l’agriculture.
« Le problème de la France, c’est qu’elle ignore les tranches les plus modestes de sa population », poursuit Olivier Mevel. D’après les données de l’Insee, les 30 % des Français les plus pauvres ont un revenu compris entre 850 et 1 350 € par mois et par unité de consommation. « Ce sont des consommateurs contraints, dont on se soucie peu, et pour qui la viande bovine est un produit de semi-luxe ». En bref, attention à ne pas oublier le consommateur en route.
La viande du Mercosur est destinée aux ménages les plus modestes
« Les 20 % les plus aisés de la population recherchent la qualité, avec une forme de théâtralisation du produit. Le ventre mou est à la recherche d’un rapport qualité prix, et les plus modestes sont contraints par les prix », poursuit Olivier Mevel. Renoncer à un segment de consommateur revient à le laisser en proie aux produits d’importation. « Ce sont les ménages les plus modestes qui mangeront la viande du Mercosur ! »
Un choix de société
Le constat est partagé. Pour Quentin Mathieu, responsable entreprise et prospective économique pour Agridées, « il y a un désalignement entre les politiques commerciales et agricoles en Europe ». Avec la signature de l’accord UE-Mercosur, les peuples européens sont confrontés à un véritable choix de société : accepte-t-on une forme de ségrégation par l’alimentation ?
D’autant que cette alimentation à deux vitesses ne sera pas sans conséquences sur le paysage agricole européen. L’accord UE-Mercosur prévoir l’entrée de 99 000 t de viande bovine dans l’Union européenne, auxquels s’ajoutent les 45 000 t négociées dans le cadre du contingent Hilton, également revalorisé. À l’échelle de l’UE, c’est faible. Compter 1,6 % de la production de viande bovine. Mais il y a viande et viande. Et les Sud-Américains ont tout intérêt à nous envoyer des arrières. « Sur le marché de l’aloyau, le contingent négocié avec le Mercosur représente 8 % du volume. Si l’on cible spécifiquement le segment de l’aloyau issu de races allaitantes, le chiffre monte à 15 % ». Cela suffit à déstabiliser le marché.
Les éleveurs européens désarmés
Face à ces contingents, les éleveurs européens apparaissent désarmés. « Il faut bien se rendre compte que nous sommes dans une situation ou de la viande de bovins élevés aux hormones de croissance pourrait se retrouver dans nos assiettes », insiste Quentin Mathieu. Si l’accord prévoit bel et bien d’interdire l’arrivée de ce type de produit, « aucune filière ne permet aujourd’hui d’avoir ce type de traçabilité ». Et cela n’est qu’un exemple parmi tant d’autres. Les fermes sud-américaines sont bien loin du modèle agricole français. « Au Brésil, on retrouve essentiellement des feed lots, avec 5, 10 voire 15 000 bovins. Le modèle argentin est quant à lui plus extensif. Mais cela reste des grosses structures, qui s’étendent sur des dizaines de kilomètres et où l’on sort l’hélico pour bouger des bêtes ».
Impossible pour l’agriculteur français de rivaliser. « Avant que les prix ne flambent, on parlait d’un coût de production à 4 €/kg en France pour 2 € au Brésil. Et le différentiel s’est encore creusé aujourd’hui ! » lance Quentin Mathieu. « On sait le poids que pèse la grande distribution dans ce pays. Elle profitera de l’afflux de marchandises bon marché pour faire baisser les prix », abonde Olivier Mevel.
Pour un protectionnisme agricole
Si bien que les deux économistes appellent la Commission européenne à mettre en place une forme de protectionnisme. « On a créé l’Union européenne dans l’objectif qu’il n’y ait plus de guerre en Europe. Si Helmut Schmidt et Valéry Giscard d'Estaing revenaient, ils seraient surpris de ce qu’on en fait. L’autosuffisance alimentaire faisait partie des objectifs de l’époque », estime l’économiste. « Aujourd’hui, elle est devenue totalement libre-échangiste, alors même que le reste du monde ne l’est plus. Quand on regarde Ursula von der Leyen, elle se comporte comme une commerciale. Au Copa-Cogeca, on la surnomme la vendeuse de voitures ».
L’agriculture européenne est devenue une monnaie d’échange. « On finit par oublier que cet accord avec le Mercosur nous donne accès aux gisements de fer du Brésil, de cobalt… Mais le grand drame de cet accord, c’est qu’on n’arrive pas à en sortir l’agriculture ».
Au-delà même de la protection, c’est la reconquête de certains segments de consommation qui est en jeu. « On considère souvent que produire pour l’entrée de gamme est peu vertueux, mais je pense qu’il y a des voies. La ferme des 1 000 vaches n’a jamais vu le jour en France, pourtant il y en a des milliers dans le monde. Ce type de ferme peut répondre à ce créneau », poursuit Quentin Mathieu.
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